Le Koban du Ginkakuji
Il faisait nuit depuis une heure.
Le Vieux rentrait de chez Shiramizu,
le couple qui depuis 50 ans
tenait le meilleur bouiboui
à gyoza du quartier.
Il rotait doucement
en marchant doucement
en se lustrant les dents
avec la langue
Il avait prévu de passer
la soirée
à vérifier
s’il connaissait toujours
par cœur
les détails
de ses copies
de rouleaux Song,
des détails à qui il avait
donné des noms.
Un agent de police en uniforme
l’interpella.
「
- … San ?
- Oui
- Suivez-moi, s’il vous plaît
- Que se passe-t-il ? Quelque chose de grave est arrivé à l’un des miens ?
- Non rassurez-vous. Suivez-moi, nous vous expliquerons tout au Koban.
」
Le Vieux n’avait rien à se reprocher.
Les alarmes de sa maison n’avaient envoyé aucun message d’alerte sur son mobile.
Il n’avait reçu aucun appel de ceux auxquels il tenait.
La vie avait été bonne jusqu’à présent avec lui.
Chaque déception, même immense, même énorme
avait ouvert des portes conduisant à plus de joies
que celles qu’il avait au départ désirées.
Il en avait vu.
Il ne se sentait pas vieux.
Il aimait même bien qu’on l’appelle le Vieux.
C’était son arrière-grand-père qui l’avait surnommé comme cela.
Il y a longtemps.
Quand il avait sept ans.
Aujourd’hui il savait juste que c’était vrai.
Et que cela avait un sens.
Inéluctable.
Il suivit le policier, aux airs de capitaine.
Ils passèrent le koban du chemin de la philosophie.
C’était étrange. Il ignorait qu’existait un koban plus loin.
Il ne posa pas de question quand ils entrèrent
dans le Ginkakuji vide, silencieux.
Sublime.
Il ne posa pas de question quand le policier
ouvrit la barrière pour accéder à la partie
interdite du jardin.
Le Vieux aimait le bruit inqualifiable de la ville
sa ville
Kyôto silencieuse
des corbeaux et de l’eau
il aimait la surprise qu’il
ressentait
la légère inquiétude aussi.
Des émotions condiments,
à son âge.
Ils se déchaussèrent pour
entrer dans un bâtiment en bois sombre
dont les planches sifflèrent leur cri d’oiseau
sous leurs mouvements délicats.
Le policier ouvrit un premier fusuma
magnifiquement peint
d’un bodhidharma non pas triste
non pas sombre :
rigolard.
Puis un autre fusuma.
Un Daimonji d’Obon sous la lune.
Derrière, attendait un homme sans uniforme.
Aux vêtements aussi inhabituels que ceux du Vieux.
Le policier salua l’homme comme dans un film de samurai : le front au sol.
Puis sortit prestement.
Dans le bruit de papier glissant des fusuma précieux
「
- Le Vieux ?
- Oui ?
- Suivez-moi, s’il vous plaît
」
L’autel bouddhique s’ouvrit.
Il n’aurait pas dû, il n’aurait pas pu s’ouvrir ainsi
avec ce bruit de pied nu sur le plancher.
Un autel, ça ne s’ouvrait pas.
Et ce n’était pas le jardin, ce n’était pas le Daimonji
que découvrait l’espace ouvert.
Mais un tunnel taillé irrégulièrement,
à dessein.
Forcément
par une machine,
à dessein pour éviter la sensation
de tunnel boyau de verre,
de tunnel ver de terre.
Il fallait être un expert comme le Vieux pour
percevoir immédiatement ce détail.
De la même façon
l’éclairage indirect, doux, non régulier
créait des espacements
en manière de musique pour les yeux.
Le Vieux s’arrêta en souriant,
penchant la tête du côté gauche.
Le tunnel n’était pas non plus l’espace pierreux mort que construisent les humains d’aujourd’hui.
Il était couvert de mousses, de plantes et d’arbres.
Il donnait le sentiment de se déployer comme une
extension du jardin.
En plus beau.
Comme si le jardin du Ginkakuji,
l’une des merveilles du monde
n’était qu’une ébauche pour touristes inaptes
à apprécier la beauté pure.
Ils chaussèrent des socques
qui n’étaient pas en bois
qui ne blessaient pas
et s’avancèrent
