24 avril 2009

Contrefaire

Classé dans : Le Vieux — Stéphane Barbery @ 15 h 36 min

Le Vieux n’était pas fier
d’avoir fait
une partie de
sa fortune
à Bali
après le séjour
avec sa femme japonaise
la galériste de Tokyo,
Il y a dix ans.

Il n’était jamais allé
à Bali
Il avait juste écouté ses amis
ses connaissances
parler de
Bali comme une
île de beauté, mystique
peuplée d’artistes doués, gentils, productifs
où rien ne coûte.

Toutes les belles plages ensoleillées du monde
se ressemblent.
Et les monts volcaniques, pour rester grandioses
ne doivent pas être abîmés
par la misère.

Ce n’était pas
le paysage
qu’il avait vu à Bali
Ce n’était pas
les petits paniers d’offrandes tressées
les temples partout,
angulaires, neufs
en briques rouges
en briques de ciment gris
joliment, curieusement
découpées à la scie
comme des maquettes en
balsa

Ce n’était pas le
business
qu’il avait vu
il ne cherchait pas
à s’enrichir
davantage
alors qu’il venait
de prendre une
retraite
partielle

S’il avait vu
le business
il aurait salivé
devant cette île
dont les routes
ne sont qu’une
seule longue
avenue
d’ateliers d’export
dupliquant
sans fin
des bibelots
sans valeur
pour combler
le mauvais goût
exotisant
des classes pauvres du G20
en mal
d’exotisme
en faux rêve
d’ailleurs de mauvais téléfilm.

Le besoin de devises
des balinais
les rendait
conciliants.

Il y en avait pour
tous les
mauvais goûts.

Des masques
et des statues
africains
de toute taille
de toute époque
de toute région
mais surtout de la
région du simple
du qui va bien près de la télé
et qu’on achète
sur le marché à l’africain
qui te fait un prix si tu prends
le djembé sénégalais
cent pour cent balinais

Des sculptures
aztèques
et des sculptures
à steaks :
celle des restaurants Far West
avec un grand chef sioux en bois
qui t’accueille bras ouverts
dans sa foire à la bidoche surgelée
à l’ultime limite de la péremption

Des pharaons
d’Egypte en stuc
et peints en blanc bleu or
et de grands
chats indolents
vaguement mexicains
comme les têtes
de bétail sculptées
pour portes de ranch texans
fans de Harley

Des peintures
à la Gaughin
abstraites
acryliques
naïves
ultraréalistes
pour offrir à sa femme
comme cadeau d’anniversaire
parce qu’elle a déjà tout

Des bouddhas
shakya
sans le moindre trait mongol,
sales, en mauvais basalte
en argent
en os
en bois qu’on fait
sécher sur la route
et qui se fendra,
en 6 mois.

Des têtes de mort
façon pirate
- très à la mode -
des canapés en rotin
des meubles en
forêt amazonienne
des chevaux chinois
des éléphants indiens
des Vierge Marie
des cadres surchargés
des portes ciselées

Et parfois un bouddha éphèbe
qui tient un enfant comme un
petit Jésus
sur un bois teinté en
rouge sombre
à la chinoise

Dans cette débauche de laideurs
fordistes
de plan quinquennal
certaines formes rayonnent
pourtant avec moins d’absence de force.
Les formes locales
les ganesh, les danseuses à seins ronds,
droites comme des S,
les dieux courroucés
pour les temples du coin.

Et puis il n’y a pas que les
bricoles
dont le prix ne devra
pas dépasser
15 euros
2000 yens
20 dollars
après transport
TVA
marge des grossistes
et des distributeurs
franchisés
inclus

Il y a les antiquités
les vraies
celles qu’on vieillit
en les traînant
dans la poussière de la cour
celles qu’on perce
qu’on crame
au chalumeau
qu’on fouette
à coup de chaîne de vélo

Il faut être un cran
au dessus
pour faire du vrai faux
qui rayonne le mystère
du temps
de l’âge
de tous les lieux
de tous les temps
le temps d’il y a dix siècles
d’il y a vingt siècles
d’il y a trente siècles
un temps négocié
moins 50%
si on en prend dix
et qu’on revient demain
- délai requis par
les archéologues
balinais
pour trouver ces mystères -

Le Vieux,
le faux ne lui pose pas problème.
Pour le Vieux, seul le Beau compte.
Un vrai-faux-vieux beau
vaut plus qu’
un vrai-vrai-vieux moche.

C’était son idée depuis longtemps.
Permettre au plus grand nombre
d’happy few
d’avoir chez eux
chez eux pour eux
du vrai-vrai faux
du plus beau
de l’art humain.

Jouir d’une copie parfaite
accessible
de formes parfaites
inaccessibles

Il utilisa son œil sûr
son jugement sûr
pour trouver
un bon sculpteur sur bois pour des petites pièces
un bon sculpteur sur bois pour de grandes pièces
un bon sculpteur sur pierre pour de petites et de grandes pièces
un bon fondeur
et tous étaient dans quatre villages spécialisés différents.
Il leur commanda dix fois dix pièces.
Payées cash à l’avance. Trois fois leur prix
habituel.
Il offrit des casques de moto
de qualité
à toutes les familles
et surtout aux enfants.

Il apportait les meilleurs livres
les meilleures copies
s’il en existait
des pièces qu’il voulait.
Les quatre familles balinaises
pensaient que non, personne
n’avait sculpté/fondu
ces formes à Bali.
Ils en percevaient la beauté
la noblesse.
Ils étaient fiers de sculpter
de partager
ces beautés.

Les pièces partirent en
trois mois
dans la galerie de Tokyo.
Le Vieux fit ouvrir une
galerie à Paris
San Francisco
Saint Petesbourg
Hong Kong

Trois ans plus tard
Il avait des carnets pleins
pour trois ans.

Il vendit ses galeries.
Cher.
A un groupe qui nomma
son ex-femme
de Tokyo,
CEO.

Ce n’était pas sa vie.
Sa vie était le Beau.
Le partage du Beau.
Pas l’argent.
les commandes
les comptables

Assis sur son banc en pierre
en regardant les
verts
les verts d’avril
les verts mousseux
les verts matcha
choux, ferreux
les verts malachite
smaragdin
momiji
du Daimonji
le Vieux malaxait
le vrai-faux
netsuke
magnifique
- un bodhidharma –
de son porte-clés.

Il repensait à la phrase de son premier
chauffeur
celui de son premier voyage
à Bali :
« Tous les Balinais sont des artistes ».

De fait, il n’avait jamais vu
autant d’humains aussi doués
pour tailler, sculpter, ciseler.

Ce n’était pas un gène
ce talent.
Tout être humain élevé par Papa
deviendrait
balinais
comme Papa

Et ce talent splendide des balinais
rendait plus amère
plus douloureuse
l’idée de tous ces hommes
sur la planète
qui vivraient toute, toute leur vie
sans connaître
sans exprimer
ce talent.

Mais ce talent n’était pas
un talent d’artiste.
Et cela était plus
triste encore.
Répéter des formes
héritées,
honorer un
passé révolu
c’est réciter,
lire.
Pas écrire.
Pas témoigner de son temps.

Il pensait à
Athènes
à Florence
Et le Vieux
était triste
de vivre un temps
de Balinais dupliqueur.
Dont le futur copierait :
quoi ?