20 avril 2009

Poulet coco

Classé dans : Le Vieux — Stéphane Barbery @ 15 h 34 min

Le Vieux n’est pas un commerçant
Il a juste l’oeil
sûr
Le goût
sûr

Il n’était pas
venu à Bali
pour affaires
Juste pour quelques jours
d’anniversaire de mariage
avec l’une de ses femmes
qui avait une
galerie
à Tokyo.

Ils avaient loué
une voiture avec
chauffeur
un 4×4 poussif
sous-puissant
et une seule
ceinture
en état de fonctionner :
celle du passager
enclenchée sur le clic
du conducteur.

Louer une voiture sans chauffeur
à Bali
est un témoignage de
lucidité.
De lucidité dans le désir
de mourir
dans le désir d’être condamné
pour
meurtres. Multiples.

Ce n’est pas que les routes
soient étroites
à cornières
le problème ne vient
pas des
voitures.
Non, le problème ne vient pas des voitures.
Le problème vient de ce qui est sur la route et qui ne devrait pas
être sur la route

Un pays pauvre mais
pas trop pauvre
a de quoi
se payer des
scooters.

C’est solide un
scooter japonais
assemblé à Taiwan.

Au Japon,
quand tu es à deux
sur un scooter
la Police
t’arrête
et tu as une
grosse
amende.

A Bali,
tu es à
quatre
sur le scooter :
Papa
avec le petit de quatre ans
debout entre les jambes.
Papa et le fiston ont tous les deux
des lunettes noires
et souvent le petit a
un bonnet
pour faire semblant de casque.
Derrière, Maman monte en amazone
ça fait plus chic
ou c’est la seule solution
pour sa jupe longue.
Elle tient la petite,
la toute petite dans
ses bras,
qui dort,
parfois coincée entre
Papa et Maman.
Personne n’a de casque
obligatoire.
Ca coute trop cher
et il fait
trop chaud.

Pour être prudent
Papa roule
au milieu de la
route.

Et il y a beaucoup de
Papa,
de familles
avec des poules
tenues par les
pattes
tête en bas.

Les poules, elles doivent
avoir envie de
vomir.
Pas de pondre,
c’est sûr.

Un scooter japonais de
Taiwan
c’est solide.
A quatre,
sur les côtes du Volcan
ça monte.
Ca monte doucement.
Au milieu de la route.

Alors il faut les dépasser.
Dans des voitures sous-puissantes.
Sur des routes étroites
à double sens
avec des papa scootés
au milieu de la route
à double sens

Les scooters japonais
de Taiwan
ça dure longtemps.
Très longtemps.
Au bout de dix ans
ça fume un peu plus.
Le mauvais mélange.
le très très très
mauvais premium
mélange
qu’on peut acheter
en bouteille d’un litre
de deux litres
de trois litres
dans des bouteilles en
verre
sur le bord de la
route.

Le mauvais mélange
premium
c’est bon quand tu es
enrhumé.
Un pschitt et
tu respires à nouveau.
Ca pique un peu les yeux
mais c’est pas grave
personne ne regarde la
route.
Surtout pas les jeunots
qui vont à l’école
sans casque
sur des scooters de
troisième génération
et les fils de riche
roulent sur des scooters
de première génération
ils ont des lunettes noires
en plastique
et des dents blanches
qui crânent en dépassant
des dents blanches
qui ne jaunissent pas
aux pschitts de premium.

Les pschitts de premium
c’est mieux
que le noir des camions
de quatrième génération.
Ceux qui transportent
un sur-au-delà
de sable noir
du volcan
de pierres noires
du volcan.

Leur flou gaussien
de noir
qui se répand en solide
en fumée
sur la chaussée
tu voudrais l’enfermer
dans la forme lisse
belle
verte, tendre,
d’une noix de coco.
Comme celles qui tombent
sur la route.

C’est très bon
une poule à la noix de coco.

Non, le problème
ce n’est pas
les papa scootés
les petiots scootés
les camions et les
bus noirs
sur la route étroite
à double sens
à ligne blanche constante
et qu’il faut dépasser
dans une voiture sous-puissante.

Non, le problème
c’est souvent les
chiens.
Ils ont une bonne
bouille,
les chiens balinais.
Surtout les blancs.
On dirait des dalmatiens
sans taches.
Ils ne sont pas tous
maigres.
Ils sont surtout
très nombreux.

Le vieux il se dit qu’il n’a
jamais vu
autant de
chiens.
Un tous les
trois
mètres.
Plus que de scooters.
Plus que de poules
qui promènent
leurs bébés poules
sur la route
et qui ne sont pas mangées
par les chiens
même maigres.

Plus que de grains de riz
qui sèchent sur la route
disposés
par des mémés,
torse nu,
à côté des
petits qui pissent
en visant la
ligne blanche
au milieu de la
route.

Ils aiment bien
la route
les chiens de Bali.
C’est leur route.
Ils savent que
statistiquement
ils seront
contournés.
Alors ils ne se
pressent pas.
Pas trop.
Et quand la voiture est trop
près
hop, un petit saut
rapide
nonchalant
ça donne du rythme
aux passagers sans
ceinture
dans les
voitures de location
qui retournent
fatigués
pollués
dans leur
hôtel de luxe
à pas cher
où la sécurité
à l’entrée
fait semblant d’inspecter
le dessous de la voiture
au miroir.

Pour les bombes.