19 avril 2009

Les visas

Classé dans : Le Vieux — Stéphane Barbery @ 15 h 32 min

Le Vieux
quand il quitte
Kyôto
ne va pas
où il veut

Il aimerait aller
partout
mais il ne peut
pas,
à cause des
visas

ses visas
psychologiques

Avant
quand il n’était
pas
riche
il pouvait aller
presque
partout
Il ne pouvait pas à cause des
sous
mais il aurait
pu
s’il avait
pu
Maintenant qu’il peut
il ne peut plus
à cause des
gens

Les effets
primaires
secondaires
tertiaires
de la misère
Le Vieux ne peut plus les supporter.

De jolies
petites filles
de 7 ans
De jolies
petites filles
crasseuses
de 7 ans
qui frappent
violemment
à la vitre de ton taxi
au feu rouge
pour une piécette
et que tu dois
ignorer
pour ne pas croiser
son regard
parce que sinon
elle n’aura pas
besoin de forcer
beaucoup
sa douleur
sa rage
l’écœurement incompris
désespéré
de l’injustice
pour te nimber
du mauvais œil
de ta culpabilité de riche
de ta responsabilité de riche

Des quémandeurs sublimes
parlant six langues
aux compétences
de chef marketing
régional
de grande distribution
qui te proposent
une statue laide
profilée pour le
mauvais goût
d’occidentaux imméritants
une statue laide pour
dix dollars
deux statues laides pour
dix dollars
une statue laide pour
un dollar ou un euro
deux statues laides pour
un dollar
et ils voient bien
que tu ne les veux pas
leurs statues laides
dont la laideur
signe la seule façon
qu’ils ont de se moquer
de toi
en gardant leur
intégrité
avec leur sourire
en six langues
leur QI
qui dépasse supérieurement le tien
et leurs ressources
intérieures
que la faim des leurs
démultiplie

Cela,
les jolies petites filles sales qui frappent à ta vitre en te faisant sursauter et que tu dois ignorer
les colporteurs qui passent en mode usure agressive pour que tu cèdes afin d’avoir la paix
le Vieux
ne peut plus
le supporter

Il aimait bien Bali pourtant.
Il y avait fait une partie de
sa fortune.
Mais il ne pourrait plus
y retourner.
En fait non,
il ne savait pas s’il aimait
ou détestait
Bali

Le Vieux
n’aimait plus
la luxure
de la nature
quand il fait trop
beau
trop chaud
qu’il pleut souvent
tout le temps
et il n’y a pas de
murs
aux maisons
c’est
inutile
sauf pour
l’aircon
des riches

Alors la Verte
la grande Verte
prend possession
de tout espace
horizontal
puis
vertical
et plus
ça monte
et plus
l’eau
bruime
envahit
l’espace
horizontal
et
vertical
ce qui
plaît
aux insectes
aux
mangeurs
d’insectes
qui font
de beaux bruits la nuit
pour
marquer leur territoire
aux oiseaux
aux petits oiseaux
agiles
rapides
- qui mendieraient s’ils avaient la machance d’être humains -
qui se nourrissent
des couleurs
verticales
gravitationnelles
de la Verte

Et la Verte
pousse
elle ne fait que
pousser
comme un
beau délire
plasma
haute définition
les parfums
t’étouffent
par leur
gamelan
tu sens
la Verte
qui te
considère
avec convoitise
comme un
territoire
à conquérir
à pourrir
à se nourrir
pour pousser
plus haut
plus loin
plus
fou
ses spirales
ses torsions
ses
fumées
chlorophylles

Alors tu résistes de ton corps
mais ton esprit
cède
c’est le prix
le prix de la
Verte

Tu donnes des
formes aux fumées
des visages aux démons
et la Verte est si
forte
que les visages
t’effraient
avec
leurs
bouches
aux dents de palmier
Leurs globes
d’écureuils effrayés
leurs pupilles
froides
de lézard
à température ambiante
leurs narines
ouvertes
comme des
caldera fumantes

Pour que les démons
ne te mangent pas
tu les laisses
s’emparer de toi
un temps
le temps de la
transe
le temps de la
danse
et tu y racontes
l’histoire de la lutte
des hommes
et de la fumée

Alors tu es la
Verte
et tu saisis
tu bénis
tu maudis
l’esprit des
hommes,
illégaux
clandestins
de la
Verte

Tes gestes sont
parfaits
il ne sont pas
humains
et les sons
sont parfaits
et il ne sont pas
humains
mais reptiles
primates
feuilles au vent
solaire

Quand tu ne danses pas
quand tu ne chantes pas
quand tu ne sculptes pas
la fumée de la Verte
tu la pries
pour ne pas qu’elle
te prenne
comme elle pousse

Tu la pries
au temple
et chaque toit, chaque toi est un
temple
tu la pries
à droite
à gauche
au Nord
au Sud

Ton majeur
et ton annulaire
droits
bénissent
à l’eau parfumée
les multi petits paniers
tressés
au riz
à l’encens
à la fleur
aux couleurs
et tout le monde
marche
dessus
piétine les offrandes
comme des ordures
jetées par terre
la beauté
devient sale
et dégrade
au lieu
d’honorer

Tu ne comprends pas ce message
qui est que la Verte
gagne
toujours
qu’il n’y a pas
d’ordre
d’espace
de
temps pour
l’humain
juste des
instants
de sourire
les yeux
fermés
par la
délicatesse
de tes doigts
qui tressent
les
paniers
d’offrandes
tes doigts qui
gouttent
d’eau lustrale
d’eau pétale

Et cette goutte
est ta
seule résistance
d’humain