Feu Chevalier discourtois
Le Vieux aimait bien son
banc
en pierre.
Ses fesses aimaient bien
sentir les
bosses
rugueuses
les creux plus
noirs
de la pierre
grise.
On sentait bien
que ce n’était pas
une
machine
qui l’avait débitée,
la pierre.
Chaque creux
Chaque bosse
c’était un coup
d’épaule
un poignet
qui s’abîme
sans doute un
jeune
payé pas cher
il y a
longtemps
et qui n’a
pas
de
tombale
pierre
Le Vieux l’aimait
donc bien,
son
banc.
Il fallait monter
pour y
aller.
Il était
caché
sur Yoshida
les touristes
n’y
venaient
pas.
Les corbeaux
les
chats
les
fourmis
oui.
Le Vieux
on sait pas
d’où il vient
On ne sait pas
si c’est sa
mère
son père
un
grand-parent
qui était
japonais
Il est chauve
et
riche
Il a vécu où il a eu chaud
Il lui manque une phalange
perdue dans le froid
Il ne porte pas de lunettes
il s’est fait opérer
Il part souvent
et personne n’occupe
son banc
Il revient toujours
longtemps
suffisamment longtemps
pour
repartir un peu
On ne sait pas
ce qu’il fait
Son nom
s’écrit en
katakana
Et de ses
vêtements amples
étranges
il sort
des livres
des crayons
un carnet
noir
*
Le Vieux voit passer
un
vieux du quartier
un vrai
japonais
Un retraité qui a eu du
pouvoir
qui a du goût
peut-être un
fils de famille
- de quatre-vingt cinq ans
Le Vieux sort
son carnet
et prend
des notes
*
Les Japonais
ce n’est pas
qu’ils ont
perdu
la guerre
c’est qu’ils
n’ont plus de
héros
- japonais -
à faire pétiller
les yeux
des garçonnets
Les Occidentaux
on leur
raconte
encore
le Prince charmant
les chevaliers
servants
L’Occident
servant
il sert
sa dame
sa mie
sa reine
qui est peut-être une
souillon
Il est solitaire
sur son
cheval
c’est pas un
parmi
d’autres
c’est pas un
pour les
autres
C’est un tout seul
pour lui-même
sa gloire
les yeux bleus
de sa
blonde
Le chevalier
japonais
lui
n’a jamais été
courtois
parce qu’il
était bouddhique,
confucéen,
kamique
ésotérique
Sa gloire
n’est pas
son château de
pierre blanche
ses machicoulis
et la coiffe
conique
de sa
belle
Le chevalier
japonais
prie
sous la
cascade,
excelle dans la coupe
qui est
le geste
l’instant
le
point
qui résume
l’univers
un tchac
calligraphique
quand il
appuie
là
et ça fait
jouir sa
partenaire
Le chevalier
japonais
donne
tout
comme le
chef amazonien.
Mais pas les
mots.
Les mots trahissent,
ne servent
à
rien.
La posture
dit tout.
Ce que l’on fait
dit tout.
Taiseux
par
respect
d’Amida
pour mieux
mastiquer
son
koan,
parer
un coup
et
trancher
comme une hirondelle ivre
de son vol,
tchac,
saisissant
l’abeille
Une hirondelle
de meute
de clan
en fratrie
de sang
Le chevalier
japonais
meurt pour son
maître
ce n’est pas lui
le
roi
le chevalier japonais
n’aime pas de
reine
*
Le Vieux
regarde le
vieux
qui bouge
doucement
son arthrose.
Regarde un
jeune qui
passe
épilé
des gestes
de fille
Un jeune
japonais
d’aujourd’hui
peut-il se
rêver
samurai
quand
les samurai
sont
bannis
de la
Constitution ?
Peut-il se
rêver
chevalier japonais
quand la télé
débilitante
impose comme
modèle
la barbarie
répugnante
d’Hollywood ?
Le Vieux
regarde une
jeune qui passe.
Elle est très
belle,
femme
élégante
avec cette touche
de vulgarité
sexuelle
ingénue
jouant
l’ingénue
mais qui n’est
pas
ingénue
ce flottement
de léger
léger vent
flottant
plissé
voluté
Les femmes
ont semble-t-il
gagné
ici
et ont perdu
d’avoir
gagné
Les femmes
c’est
Amaterasu
les
hiragana.
Tu enlèves
ça
et c’est la
nuit
le
silence
La jeune
femme
semble
rêver d’un
prince charmant,
d’un
chevalier
courtois
Petite fille :
Il n’y a plus
de
chevaliers
et
ici,
ils n’ont
jamais
été
courtois
*
Le Vieux
referme
son
carnet,
pense
aux enfants d’après-demain
aux héros
aux modèles
qu’on leur donnera
comme mode d’emploi de la vie
à cette symbiose étrange
insatisfaisante
des êtres vivants
sexués
Et il fait sonner ses
pièces
de
cent yens
qui vont
lui servir à
payer son
ramen,
sa bière
et ses
gyoza.
